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La démocratie par consensus

Une alternative au vote majoritaire

mercredi 23 avril 2003, par Vincent Bouchard

Dans le langage courant des nations occidentales, le concept de démocratie est quasiment équivalent au concept de vote majoritaire. Mais est-ce que le vote majoritaire est démocratique dans le véritable sens du terme ? D’autres systèmes de prise de décision existent, et sont peut-être plus démocratiques que le système électoral majoritaire auquel nous sommes tant habitués et que nous utilisons à toutes les sauces. Ce court texte a pour but de comparer deux systèmes de prise de décision dans un groupe, au premier coup d’oeil similaires, mais fondamentalement bien différents : le vote majoritaire et le consensus.

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Anarchisme

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Auteur(s):

Vincent Bouchard
Chercheur postdoctoral en math/physique (théorie des cordes) à Harvard University, MA, USA.

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Tout d’abord, expliquons concrètement ce qu’est le consensus en utilisant un exemple-type. Supposons qu’il y a une décision à prendre dans un groupe quelconque...

Normalement il y a d’abord un temps de discussion, évidemment. Chacun exprime son opinion sur le sujet. Lorsque quelqu’un sent qu’il est capable de rassembler l’ensemble des opinions clairement, il formule une proposition de consensus. Celui qui formule la proposition de consensus ne le fait pas pour passer son idée ou son opinion mais pour rassembler les opinions de tous ceux qui se sont exprimés. Lorsqu’une proposition de consensus est lancée, si tout le monde est capable de vivre avec, elle est acceptée. Si quelqu’un est incapable de vivre avec la proposition, il le dit (formellement, il pose son véto), explique pourquoi, et la discussion continue jusqu’à ce qu’une nouvelle proposition de consensus soit lancée. Donc il n’y a jamais de vote. La seule situation où il peut y avoir vote est la suivante ; si les discussions continuent interminablement et qu’il devient évident qu’il sera impossible de rassembler les opinions en une seule proposition, au lieu de continuer le processus indéfiniment, le groupe peut décider de passer au vote. Formellement, une proposition de consensus disant que "pour résoudre ce problème il faut passer au vote" est lancée, et si personne n’y pose son véto, un vote suivra. Il restera à décider quelle sorte de vote, majoritaire, 66%, ou autres. Mais c’est vraiment dans les situations extrêmes, concrètement c’est très rare que ça arrive. Par exemple, dans le groupe anti-guerre des étudiants d’Oxford, dans lequel nous sommes beaucoup d’étudiants (environ 900, dont 40 environ à chaque réunion mais avec toujours du monde différent), depuis le début de l’année une seule fois nous avons dû voter, et c’était sur une question de fond impliquant la vision anarchiste versus la vision autoritaire, sur laquelle ni l’un ni l’autre ne voulait céder...

Comparons le consensus et le vote majoritaire. D’un point de vue participatif, un consensus a besoin que tout le monde s’exprime au même titre qu’un vote, parce que pour qu’un consensus soit accepté il faut que chacun ait décidé qu’il pouvait vivre avec le consensus. La différence avec le vote majoritaire est que pour qu’un vote soit valide il ne faut pas que tout le monde soit d’accord, mais seulement la majorité, alors que pour qu’un consensus soit valide il faut que tout le monde soit d’accord. Et donc dans un vote, il y a des gens, une minorité, qui doivent par la suite agir contre leur volonté, agir contre leur opinion et leur position. Alors que ce n’est pas le cas dans un consensus ; chacun a décidé de son plein gré la décision consensuelle. En ce sens, le consensus est plus démocratique que le vote majoritaire, parce qu’il respecte la décision de l’ensemble des membres du groupe, et non pas seulement de la majorité.

Une autre différence fondamentale est que le vote tend a créer des clans, des compétitions, alors que le consensus encourage l’entraide et la discussion. Pour résoudre un problème, le vote propose de cibler différentes solutions, de créer des clans autour d’elles et de choisir le plus gros clan. Quant à lui, le consensus propose de cibler différentes solutions, de discuter des avantages et des inconvénients de chacune et de trouver le compromis qui comporte le plus d’avantages et le moins d’inconvénients. C’est donc une approche beaucoup plus intelligente à la résolution de problèmes à mon avis.

De plus, concrètement, le processus consensuel améliore de beaucoup l’esprit du groupe et la participation de chacun. De un, l’entraide et la coopération sont des valeurs directement valorisées par le consensus, à l’opposé de la compétition et de l’opposition à la base du vote majoritaire. De deux, chacun devient important dans le processus consensuel (il possède un véto) et voit que son opinion change vraiment quelque chose aux décisions qu’il doit respecter (les décisions du groupe) ; il ne peut plus dire que son vote n’aura pas d’influence sur le résultat, sans oublier qu’il n’a plus à respecter de décisions qu’il désapprouve.

Par ailleurs, il y a évidemment quelques désavantages au consensus. Premièrement, il faut faire attention de ne pas gommer les différences. Normalement ça ne devrait pas arriver, la diversité peut tout aussi bien exister dans le consensus que dans le vote. Mais il faut que chacun comprenne que, bien qu’un consensus ne soit pas nécessairement ce qu’on croit être le meilleur pour soi mais ce avec quoi on est capable de vivre, en tenant compte du fait que nous faisons partie d’un groupe et que nous devons respecter l’opinion des autres. L’autre aspect négatif auquel il faut faire bien attention est que le concensus peut amener à une situation où ce sont les "grandes gueules", ceux qui parlent fort dans le groupe qui prennent toutes les décisions, parce que ce sont eux qui dominent les temps de discussion et donc qui utilisent leur prestance pour convaincre les plus timides et ainsi faire passer leur opinion. C’est l’argument que plusieurs utilisent pour dire qu’un vote est plus démocratique, parce que chacun a un vote. Mais dans un consensus aussi chacun a un vote, beaucoup plus fort d’ailleurs parce que c’est un véto. Et dans un vote majoritaire aussi les "fortes voix" peuvent dominer les temps de discussion et ainsi rallier plus de gens dans leur clan et ainsi gagner le vote. Donc la situation n’est pas si différente que ça. Tout de même, et c’est un point important, si le groupe en est conscient, normalement il n’a qu’à rectifier la situation (si besoin il y a) et trouver des moyens pour que les gens plus timides puissent s’exprimer autant que les fortes voix, par exemple en leur donnant la parole plus souvent, ou en organisant des temps de discussion sur des forums internet (plus facile pour les timides), ou toute autre solution adaptée à la situation concrète du groupe.

Bref, à mon avis le système de prise de décision consensuel est beaucoup plus démocratique que le vote majoritaire, et c’est pourquoi beaucoup de groupes à tendance démocratique, participative, anti-autoritaire ou anarchiste optent pour le consensus. Son applicabilité est évidemment discutable, mais pour de petits groupes dont les membres sont volontaires (et donc de bonne volonté) - ce qui englobe la très grande majorité des groupes que l’on retrouve dans notre société - le consensus est une méthode qui est souvent rejetée sans raison, tout simplement parce qu’il est habituel pour nous, Occidentaux, de recourir au vote majoritaire dès qu’il y a une décision à prendre. Pour nous, lorsque quelqu’un dit qu’il est contre le vote majoritaire comme système de prise de décision, nous le traitons instantanément d’anti-démocratique. Mais se pourrait-il qu’il soit tout simplement plus démocratique ?

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Il y a 5 contribution(s) au forum.

> La démocratie par concensus
(1/1) 24 avril 2003, par Sylvie Brunet

> La démocratie par concensus

24 avril 2003, par Sylvie Brunet   [retour au début des forums]


Bonjour M. Bouchard,

Je trouve votre article très intéressant, et je suis en général bien d’accord avec vos propos.

Je trouve d’ailleurs très important que vous ailliez soulevé le point des "grandes gueules" car, selon moi, c’est un point important et souvent récurant dans la prise de décisions.

J’aurais peut-être un autre petit point en défaveur du concensus.

Je nommerais cela "Le danger du gris perpétuel" ...

Je m’explique. Si, pour une décision ou une autre, chaque membre d’un groupe très hétérogène doit accepter la solution exposée, en mettant souvent beaucoup d’eau dans son vin, il est dangeureux d’arriver à des concensus qui ne satisfassent vraiment personne. Par exemple, un individu pense que noir est vraiment la solution tandis que l’autre prône le blanc de tout son coeur... La solution potentiellement acceptée pourrait être le gris...

Bref, peut-être que le concensus empêche des décisions plus colorées sans toute fois satisfaire plus de gens que le vote.

Bien à vous,

Sylvie ;-)

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> La démocratie par consensus

24 avril 2003, par Mr. Benoit   [retour au début des forums]


Cher M. Bouchard et Mme Brunet,

il semble que le vote et le consensus ne sont pas des solutions parfaites, mais qui l’est ?

Je crois qu’il faudrait choisir, pour les sociétés démocratiques, la solution la moins désagréable. Dans le coin gauche, le vote, qui favorise la compétition et l’alliance, les clans et la voie de la majorité. Dans le coin droit, le consensus, qui favorise la compréhension, la solidarité, et qui ménage la minorité. Le premier assure des solutions plus "colorées", alors que le second peut faire en sorte que, comme tout le monde doit mettre de l’eau dans son vin (qui devient gris !), on n’arrive pas à des solutions claires.

Pour défendre le consensus, on peut imaginer les répliques suivantes :

 1 Le consensus et le vote peuvent être envisagés comme des modes complémentaires de décision ; si, par consensus, on décide de passer au vote parce que la situation l’exige, alors ceux qui ont voté acceptent, comme dans un vote standard, la possibilité que leur choix ne soit pas retenu. La différence avec le vote standard, c’est que ceux qui votent ont choisi la possibilité de voir leur vote défait, plutôt que de se la faire imposer par un système électoral.

 2 Un autre problème auquel peut faire face le consensus est le nombre de personnes impliquées. On imagine avec difficulté un pays de 45 millions d’habitants décider par consensus. Il y a de bonnes chances qu’au moins une personne, à chaque fois, usera de son droit de veto, et le système serait paralysé. En revanche, on peut imaginer le consensus comme le mode d’opération des communautés, comportant un nombre limité de personnes. Lorsque l’humanité vivait en bande ou en tribu plutôt qu’en États (je vous rappelle que jusqu’en 1500, seulement 20% de la terre était occupée par des États tels qu’on les connaît actuellement), la prise de décision n’était pas centralisée, mais émergeait de la volonté collective. Cependant, ces bandes ou tribu n’étaient que composées d’une douzaine (les bandes) ou d’une centaine (les tribus) de personnes, une limite numérique à l’obtention de consensus. Donc, on pourrait penser à une organisation où le consensus est le mode de décision pour la communauté, c’est-à-dire pour des gens qui vivent ou travaillent ensemble, des gens qui se rencontrent en personne, à qui ils peuvent dire leur opinion. Il faut évidemment que ces communautés soient non hiérarchiques. Quant aux votes, ils pourraient être utilisés lorsque nécessaire à un niveau supra-communautaire.

 3 Finalement, l’avantage certain du concensus c’est qu’il donne une voix à la majorité. Imaginons un parlement israëlien où les Palestiniens peuvent opposer leur veto. Sharon et ses tueurs devraient alors mettre de l’eau dans leur vin (de messe). Peu importe la situation, on peut croire que ça forcerait la majorité à accepter les minorités ethniques, religieuses, linguistiques, parce que dans pratiquement tous les États modernes, la minorité doit se taire et subir le discours de la majorité.

By the way, je vous conseille la lecture de "De l’inégalité parmi les sociétés", de Jared Diamond, surtout le chapitre "De l’égalitarisme à la kleptocratie".

Vous trouverez, sur le web, une carte des différents types de sociétés tels qu’analysées par Diamond, soit la bande, la tribu, la chefferie et l’État :

>Diamond’s Types of Societies

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> La démocratie par consensus

24 avril 2003, par jf   [retour au début des forums]


Quelques remarques pèle-mêles. L’ordre et le nombre ne reflètent rien, ce sujet est aussi intéressant que difficile à trancher.

Grandes gueules


Sur les grandes gueules : (1) L’anarchisme n’est pas nécessairement autoritaire. Dans certains cas, les procédures formelles permettent d’éviter le ‘mauvais anarchisme’ c’est à dire le pouvoir des plus forts, qui indéniablement est favorisé par les situations informelles (ce pourquoi le néo-libéralisme prône tant la déréglementation : on va s’entendre…) (2) Imaginons deux cas : le Patron qui dit à ses employés « Y aura pas de syndicats, on va s’entendre. Y’a quelqu’un qui est pas d’accord ? » d’une voix menaçante, est-ce qu’il propose un consensus ? En un sens oui. Et Hrmphff dans sa caverne qui propose que le clan des Grphs ait 90% de la viande, en tapotant sa massue de pierre : un consensus ? J’exagère, mais on peut tous reconnaître des situations de tous les jours là-dedans. (3) Le vote est privé. C’est quelque chose d’extrêmement important ; dans les situations où le vote se fait publiquement, à main levée, on a toujours des doutes sur sa validité, à cause de la pression des pairs. (4) Pas sûr que les forums sur internet favorisent les timides (en fait, les forums semblent être pleins de ‘grandes gueules’ prêtes à faire des flames pour tout et n’importe quoi). (5) Pense-t-on réellement qu’une bande, d’adolescents par exemple, est un lieu de démocratie ?

Gris


(1) La décision de tout le monde est parfois la décision de personne, comme le note Sylvie. (2) Certaines opinions sont irréconciliables. Par exemple, pour la voix à la minorité, est-ce vraiment toujours un avantage ? On peux imaginer, comme dans les pays colonisés, que la minorité en question est dominante et oppressive et que la majorité a de très bonnes raisons de s’opposer à ses décisions.(3) De plus, dans le dernier cas et dans d’autres (et ceci rejoint le point du gris) le consensus peux retarder des réformes nécessaires. Pensez à l’Afrique du sud. (Évidemment au paradis il n’y aura pas de réforme, parce qu’il n’y aura pas d’institutions, mais avant d’être au paradis nous serons tous morts.)

Pour


(1) Pour les minorités (et non majorité), je pense que c’était le principe du droit de veto du Québec à l’époque. Sur le plan formel (et non nécessairement sur le plan réel) est indéniablement plus démocratique : chacun a un pouvoir aussi grand que tous les autres réunis. Aussi, le conseil de sécurité de l’ONU est une démocratie représentative par consensus. (2) Pas besoin de favoriser le vote plutôt que le consensus, comme le remarque bien Benoît. Ce sont seulement deux systèmes différents pour des besoins différents. (3) Est-ce improbable de penser que, informellement, nous utilisons déjà le consensus sans y penser – dans les groupes informels auxquels il s’applique davantage ? (4) Finalement, le vote aussi favorise dans certaines situations le gris (dans d’autre il permet l’expression des différences voir Europe). C’est précisément ce qu’on reproche au système britannique. Et même les grandes gueules. Car quand on n’oppose pas son véto, on n’a pas de voix, mais c’est la même chose si on ne vote pas. Les associations étudiantes sont fondées sur ce principe du vote bidon (5 personnes votent à l’unanimité pour 800 étudiants).

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> La démocratie par consensus

24 avril 2003, par jf   [retour au début des forums]


Dans mon message, il fallait lire au premier paragraphe : "(1) L’anarchisme n’est pas nécessairement non-autoritaire...". Les doubles négations sont difficiles à traiter pour le cerveau, sauf s’il s’agit de celui de Hegel...

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Petite communauté

24 avril 2003, par Vincent Bouchard   [retour au début des forums]


À la fin de mon article je mentionnais que l’applicabilité du concensus était évidemment discutable.

Je veux juste préciser qu’à mon avis, comme l’a souligné très justement Benoît, le concensus ne peut être viable que dans des groupes au nombre restreint, où les relations entre les membres sont "à facette multiples", i.e. où les gens se connaissent, interagissent en face à face, font partie volontairement du groupe et conséquemment sont de bonne volonté. Déjà la majorité des groupes de notre société répondent à ces critères, et ultimement selon moi quasiment l’ensemble de la société pourrait s’organiser de cette façon. Il faudrait repenser complètement l’organisation de la société qui de nos jours se base sur la "grande échelle" au lieu de la "petite communauté", mais déjà une phase de changement est en place, si l’on considère par exemple l’intérêt grandissant envers les petites fermes organiques, envers la décentralisation des organisations humanitaires (la critique actuelle du Forum Social mondiale propose justement sa décentralisation), la création de "mouvement de mouvements" internationaux mais décentralisés, tout comme la création de réseaux décentralisés d’activisme ou de média (indymedia par exemple), etc.

Donc dire que le concensus ne peut être viable que dans des groupes restreints ne signifie pas qu’il n’est pas applicable à l’ensemble de la société, mais plutôt que l’organisation de la société doit se baser sur un enchevêtrement de réseaux de groupes restreints, sur une fédération de groupes locaux à petite échelle, plutôt que sur une centralisation d’un grand ensemble de la population en une seule entité comme un "État", pour que le concensus soit applicable. Mais d’ici là il est évidemment applicable dans tous les groupes restreints, qui sont la majorité des groupes volontaires dont vous faites partie j’en suis convaincu...

Pour une analyse complète de la nécessité d’avoir des relations à multiple facette entre les membres des groupes pour permettre à une société anarchiste, ou plutôt non-hiérarchique, d’être viable, et conséquemment d’avoir une organisation sociétaire basée sur des groupes restreints, je vous propose le livre de Michael Taylor, "Community, Anarchy and Liberty" (Cambridge University Press, 1982). L’analyse de Taylor s’applique, selon moi, tout aussi bien au processus de concensus qu’à l’organisation non-hiérarchique.

au plaisir

vince

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