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Etre ou paraître dans l’Espace public

mardi 17 février 2009, par Reynaud DALLE NYOUNGUE

Création spontanée des hommes, l’espace public est le lieu où se font les échanges d’idées et d’opinions (ou joutes verbales) entre les citoyens. Il symbolise la modernité de la plèbe qui, autrefois, s’exprimait dans les rues, dans les marchés et sur les places publiques. Son histoire reste donc étroitement liée à la pratique politique qui se développe tout au long du XVIIIème siècle. Avec cette datation, on mesure l’évolution des mœurs en vigueur à travers l’émancipation politique des hommes. Par cette transformation sociale, on passe d’un lieu imprécis ayant des règles de fonctionnement changeantes en un espace politique stable, identifiable et disposant d’un organe et d’un ordre juridique bien précis : l’assemblée législative. Cette stabilité a favorisé l’émergence d’une oligarchie de techniciens et de spécialistes au service de l’Etat et du pouvoir exécutif.

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Droits et libertés

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TYPE D'ARTICLE

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Auteur(s):

Reynaud DALLE NYOUNGUE

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L’espace public peut donc être appréhendé comme lieu du débat démocratique. Cependant, depuis la Révolution de 1789, il a perdu sa spécificité et est devenu, grâce à l’apport du droit constitutionnel, ouvert aux seuls représentants du peuple, issus de l’élection. Incarné par le Parlement, l’espace public demeure le lieu par excellence où se joue le destin du peuple. Aussi, l’élu devient donc un acteur du changement politique né de l’institutionnalisation du Parlement. Même si le peuple est physiquement absent, il façonne et construit à sa mesure la volonté générale.

Institué et légalisé par la Constitution, le Parlement est officiellement le lieu ou l’élu exerce le droit à la parole et à l’action politique. Ces deux potentialités sont les attributs de l’élu et coïncident dans leur manifestation politique. L’institutionnalisation du Parlement a eu pour effet de limiter le champ d’intervention du peuple tout en lui coupant la parole. Ainsi, la rue cesse d’être le théâtre des revendications populaires, celles-ci seront dorénavant discutées par un corps d’élus capable de vouloir pour la collectivité.

Cette dérive antidémocratique est [plus] accentuée dans les pays en développement. Ici, les conditions du débat sont favorables au pouvoir exécutif et celui-ci incarne, grâce à la théorie de la représentation nationale, le peuple. Ce statut lui donne le droit de contrôler à son avantage, les débats. Ce processus n’admet donc pas l’intervention directe du peuple, et ses doléances ne sont plus prises en compte par le pouvoir exécutif. Ainsi la procédure héritée de la révolution de 1789 ne s’opère plus. L’institution du Parlement a complètement modifié la fonction symbolique de l’espace public.

Les acteurs impliqués dans cet espace politique façonnent leur présence et leur prise de parole. Et le rôle joué par ces élus correspond à leurs moyens et à leurs ambitions. Dans ce contexte, la parole et l’action publique (I) deviennent les composants de l’Etre. Cette relation pose le problème de l’existence des hommes. Selon Hannah ARENDT, « l’espace public est le lieu où tout doit paraître et doit être vue de tous » . Par cet apport, la question change de nature et se présente autrement. Comment doit-on appréhender, chez Hannah ARENDT, le qualificatif « tout » ? A première vue, ce vocable a un rapport avec le débat tant dans ses contradictions que dans ses convergences d’idées, même si la dialectique de la parole, de la délibération et de l’action accentue la question de l’Etre tout en le révélant (II)). Cette question est peut-être implicitement dans sa pensée, voire sous-jacente à son argumentation.

I – La parole et l’action dans l’espace public

Concernant la parole et l’action, les travaux d’Hannah ARENDT donnent l’impression d’occulter la phase de la délibération. Or, par l’existence de la pluralité d’acteurs, la délibération devient la condition même de l’efficacité de l’action collective. Ce moment permet à la magie politique de faire son œuvre, et à travers lui « […] les hommes s’assemblent dans le mode de la parole et de l’action » . Le propre de ce monde ici bas n’est-il pas de faire « coïncider l’Etre et le paraître » ? La « parole et l’action » constituent donc une originalité dans les différents modes de gouvernement existant. Même si l’apparence et la puissance rendent ce mariage intelligible, ces deux faits se distinguent de la puissance et de la violence.

Si la puissance de l’Etat renvoie à la souveraineté du peuple, la violence procède d’une autre logique juridique. Ces deux potentialités comportent cependant, dans leur manifestation respective, une part de domination. Cette domination se traduit dans la force brute et se révèle dans des circonstances particulières avant de devenir coercitive. Observée par Max WEBER, ce fait a donné le concept de « violence légitime » exercée par l’Etat.

La loi consacre donc cette puissance de l’Etat et selon Hannah ARENDT, « c’est la puissance qui assure l’existence du domaine public, l’espace potentiel d’apparence entre les hommes agissant et en parlant » . Au sein de ce cadre se déploie la puissance de l’Etat et cet espace permet au concept d’apparence de se manifester.

Dans cet univers, les hommes cherchent à être vus et entendus. La prise de parole permet d’atteindre ce but, elle véhicule toute une série d’informations et se distingue du parler. Dans ce cas précis, parler devient le synonyme de bavardage. Certes, «  parler » peut aussi contenir, dans un discours énonciateur construit et argumenté, les choses indispensables à la collectivité et à la vie du groupe. Cette distinction repose sur l’implication des orateurs dans la sphère publique. Ces facteurs déterminants font corps à l’espace public et lui donnent vie. Cependant, seul l’Etat peut déployer toute sa puissance, et imposer un cadre politique favorable au débat. Cette puissance est une force coercitive, résultant de la loi. En réalité, « […] la puissance est toujours […] une puissance possible et non une entité inchangeable, mesurable et sûr comme l’énergie et la force » .

Confronté à la mort comme le fut Hannah ARENDT, on se place du côté de la vie par rapport à l’existence, c’est-à-dire « la faculté de paraître avec la condition d’être vivant ». Etre en vie c’est exister par la parole et par l’action. Autrement dit, vivre c’est prendre la parole, c’est témoigner et surtout agir. Cependant, l’intervalle entre la vie et la mort est le moment indispensable à l’existence et « être en vie signifie être mû par un besoin de se montrer qui correspond en chacun à son pouvoir de paraître » . La mise en scène de la vie requiert l’action et la parole des hommes. Par cette fusion, « paraître » devient un élément du mariage entre la parole et l’action. Paraître, c’est être différent de ce que l’on est réellement. C’est l’autre versant de la personnalité qui se révèle dans l’espace public. Même si le but est d’être présent dans ce lieu d’échange (de la parole et l’action), le résultat final dépend des conditions du débat et de la délibération. Ces deux moments confèrent à la décision, sa légitimité.

Elle est l’expression populaire et traduit la volonté générale. Exister revient donc à produire du vrai, c’est-à-dire sortir de l’illusion qui entoure « l’apparence » pour entrer dans le monde tel qu’il est. Par ce moyen, l’Etre se révèle dans toute sa plénitude. L’existence de l’espace public repose sur la participation du plus grand nombre. Cette dimension numérique confère à ce lieu sa raison d’être et l’adhésion collective donne à l’espace public sa portée politique, en tant qu’espace de liberté. En revanche, l’absence de ce critère conduit, tout naturellement, à un système totalitaire.

Contre ce penchant, l’espace public joue un rôle démocratique non négligeable. Il participe à la construction du « moi collectif » . Pour ce faire, la délibération est nécessaire. Selon Hannah ARENDT, « la pluralité est la loi de la terre » , elle met en mouvement les actions collectives en isolant la force brute. Dans son esprit, par « […] la qualité naturelle de l’individu isolé, la puissance jaillit parmi les hommes lorsqu’ils agissent ensemble et retombe dès qu’ils se dispersent » . Cherchant à définir l’apparence et la puissance dans l’espace public, Hannah ARENDT retient quelques faits sociaux. Pour elle, ces deux potentialités revêtent leur pertinence dans un cadre spécifique. Dans sa logique, « la puissance ne peut qu’être actualisée et non se matérialiser, c’est-à-dire prendre corps dans l’espace public où elle émerge » . Suivant son raisonnement, « la puissance […] est indépendante des facteurs matériels, nombre ou ressources » . En réalité, il s’agit d’une relative autonomie de la puissance dont la fonction est de rassembler les hommes.

Lorsque le pouvoir se déploie, sa portée et son efficacité dépendent du nombre de participants impliqués dans sa mise en mouvement. Selon Hannah ARENDT, un élément conscient composé d’êtres, intervient dans la formation de cette puissance. Sur le plan psychologique, paraître devient le propre des être sensibles. Ce constat sociologique exige de prendre un certain recul, voire de la distance par rapport à l’objet étudié ou aux faits sociaux observés. La raison est simple : « ce qui apparaît n’est pas toujours ce qui est » . En outre, « […] aucun fait ne se laisse appréhender tel qu’il nous apparaît spontanément ». Cette précaution vise à rompre avec la sociologie spontanée, c’est-à-dire ce savoir immédiat sur les faits. Il est donc nécessaire de se débarrasser de cette sociologie-là afin de favoriser l’étude empirique des faits [sociaux].

Cette méthodologie participe à cette rupture avec « le sens commun » ou encore avec « l’idéologie » qui, selon Karl MARX, « […] nous rend aveugle aux véritables déterminismes sociaux » . Ainsi, « le sens commun » ou « l’idéologie » peut induire l’observateur en erreur et l’amener à « dissimuler » ou à « déformer » le sujet apparent. L’apparence peut donc influencer les hommes, même les plus lucides, dans leurs appréciations. Selon Hannah ARENDT, « pour découvrir ce qui est vraiment, le philosophe doit quitter le monde des apparences au milieu desquelles il est naturellement chez lui » . Pour ne pas tomber dans ce travers, il importe donc d’aller derrière les apparences, c’est-à-dire au-delà de ce qui est immédiatement visible pour saisir la « vérité ». Cette vérité dépend de l’Etre et du paraître, l’un étant inclus dans l’autre.

La pensée d’Hannah ARENDT est dominée par la question du « paraître ». Pour elle, «  paraître signifie toujours sembler aux autres, et ce sembler varie selon le point où se place le spectateur et la perspective qu’il adopte » . Sous ce prisme, paraître est lié à la mise en scène qu’exige le mouvement du corps et de l’Etre dans sa complexité. L’espace public est donc le seul lieu où s’observe, à un moment précis, le mariage de la parole et de l’action. Et le divorce entre eux est donc impossible. La délibération confère à l’action toute sa puissance. Ainsi, « […] la parole et l’action ne divorcent pas, lorsque les mots ne sont pas vides, ni les actes brutaux, lorsque les actes ne servent pas à détruire mais à établir des relations et créer des réalités nouvelles » . Cette conception du pouvoir a un rapport avec la raison.

II – Etre, paraître et vérité

Même si Hannah ARENDT se réfère à la capacité de la pluralité de commencer quelque chose, d’agir de concert afin d’actualiser le pouvoir qu’à la simple raison pratique, on trouve cette démarche chez Max WEBER. A cette différence que Hannah ARENDT est plus portée vers l’action. Pour elle, la raison intervient dans la relation entre la parole et l’action, elle a pour but de faire émerger la puissance. Cette puissance, pour se déployer, est fondée sur l’accord d’un grand nombre de volontés. Selon Hannah ARENDT, on « […] ne peut emmagasiner la puissance ni la conserver en cas d’urgence, comme instrument de violence : elle n’existe qu’en acte » . Il y a donc chez elle, la volonté d’anoblir la puissance.

Dans son esprit, « le pouvoir qui n’est pas actualisé disparaît et l’histoire le prouve […] les plus grandes richesses matérielles ne sauraient compenser cette perte » . Cependant, il y a un réel problème entre la puissance et l’apparence. Ces deux faits présentent les mêmes caractéristiques que celles de l’Etre. Se référant à Maurice MERLEAU-PONTY, « le fond du problème est bien […] qu’on ne peut fuir l’Etre que dans l’être, et, puisque pour l’homme, Etre et paraître coïncident, je ne peux fuir l’apparence que dans l’apparence » . Cette ambiguïté entretient l’inclusion de l’une dans l’autre et modifie la perception de l’Etre.

Cette réalité se traduit par la suprématie de l’apparence sur toute autre situation. Pour Hannah ARENDT, « la suprématie de l’apparence est un fait de la vie quotidienne auquel l’homme de laboratoire, ni le philosophe ne peuvent se dérober […] » . Ainsi, il importe de découvrir ce qui « est vraiment » et cette quête vérité motive l’homme. « La vérité est non seulement que les apparences ne relèvent jamais d’elles-mêmes ce qu’il y a derrière, mais, de plus, qu’en général elles ne se contentent pas de révéler, elles dissimulent aussi […] » . Partant des différentes interrogations, le monde de l’apparence est dominé par le règne de l’illusion et de la tromperie. Certes, il y a une différence fondamentale entre la dissimulation et la tromperie. Mais, dans les deux cas, il n’y a pas de transparence et cela accrédite la thèse de Maurice MERLEAU-PONTY selon laquelle, « nulle chose, nul côté de la chose ne se montre qu’en cachant activement les autres » .

Sous cet angle, la révélation de l’Etre devient très délicate. Hannah ARENDT abonde dans ce sens et le précise grâce aux apports d’Hermann DIELD et de Walter KRANZ. Dans son propos, « Etre n’a rien de manifeste puisque cela n’apparaît pas (aux hommes) ; paraître (aux hommes) est faible, puisque cela ne réussit pas à être » . Cette difficulté montre le danger auquel est confronté l’observateur lorsque se pose la question du « paraître ». Ce phénomène rend la compréhension des concepts « être et paraître » mal aisés. Entre ces deux données, la confusion est bien réelle. Pour contourner cette difficulté à identifier chacun de ces faits (Etre et paraître), Hannah ARENDT inverse la logique initiale et propose une autre approche de l’apparence. Selon elle, « […] les apparences ne sont plus réduites au rang de qualités secondaires, mais conçues en tant que conditions nécessaires aux processus essentiels qui découlent de l’organisme vivant » . Enfin de compte, lorsqu’il s’agit de la politique, c’est bien de la « doxa » qu’il est question, c’est-à-dire l’opinion et non la vérité.

La présence dans l’espace publique est aujourd’hui régie par le droit. Pourtant, « la raison juridique ne reproduit pas l’être, mais seulement une certaine vision de l’être, exprimée à travers le moule du discours. Ce discours peut être constitué d’énoncés, comme c’est le cas des droits écrits et des travaux de la doctrine juridique qui présentent des systèmes conçus, par exemple ; ils peuvent être reconstitués, de première ou de deuxième main, lorsqu’on se trouve en présence d’une tradition orale, ou quand il s’agit de déterminer à l’aide d’enquêtes, sondages, ou interviews, le conçu ou le vécu d’un groupe, voire d’un individu » . Cette remarque d’André-Jean ARNAUD contient la question de l’apparence, et celle-ci s’inscrit dans le champ construit par Hannah ARENDT.

Par opposition à la vérité des faits, la tromperie est liée à la volonté de distordre le rapport au monde et aux autres. Cela fragilise l’apparence. Selon ce rapport au monde, « nous vivons dans un monde saisi pendant qu’il apparaît […] » sans cesse. L’apparence est donc le stade premier de la connaissance et du savoir. Et, « d’un autre point de vue, et peut-on dire plus innocent, il semblerait plutôt que, bien au contraire, les organes internes, non apparents ont pour seul rôle d’engendrer et de maintenir les apparences » . Ce savoir peut être qualifié de spontané dans la mesure où il n’est pas le résultat d’une démarche volontaire, mais s’impose par le seul fait de l’apparition des faits. Ainsi, la vie devient « l’apparition dans un extérieur de quelque chose d’interne » .

« Se montrer » prend toute son importance et toute sa complexité dans ce monde où triomphe l’apparence. Cela révèle une autre réalité linguistique selon laquelle, « la pensée ne se conçoit pas en dehors du langage ; penser et parole s’escomptent l’une l’autre » . Pour Hannah ARENDT, « la pensée […] est fondamentale parce qu’elle n’est véhiculée par rien » . Si l’esprit a besoin d’un corps pour se réaliser, alors le monde des apparences permet à ce corps de prendre conscience de son existence. Par ailleurs, en son sein réside l’erreur. D’après Hannah ARENDT, «  l’erreur est la rançon de la vérité, et le semblant celle des merveilles de l’apparence » . Elle est occasionnée par le triomphe de l’apparence dans l’espace public. Ainsi « le monde apparaît sur le mode du « il me semble » soumis à des perspectives spécifiques, elles-mêmes liées à la localisation géographique aussi bien qu’à des organes donnés de perception » . L’organe premier est le Parlement, le lieu où l’expression orale trouve sa justification et en son sein, se joue le destin du peuple.

La réalité de la parole peut donc être appréhendée à travers la fonction que se donne le système politique. Cela est perceptible en France, par exemple, lors de la séance des questions au gouvernement. Ainsi, ce spectacle, relayé par la télévision modifie le comportement des représentants. La répartition des rôles, la prise de parole et le temps de parole sont ponctués par toute une mise en scène orchestrée par le président de cette chambre. Chaque intervenant au débat construit son personnage, adopte un langage et se positionne en fonction de ses convictions personnelles lorsqu’il s’adresse à l’auditoire.

L’image diffusée révèle un changement démocratique. L’union de la télévision et du Parlement a sacralisé cet organe législatif. En son sein, « paraître » fonctionne à merveille. La présence de la télévision justifie cette dérive et conditionne la présence de certains élus dans l’hémicycle au moment du débat. Chacun intervient selon un ordre bien établi, et joue son propre rôle sous le contrôle permanent du président de cette assemblée. Certes, même si par moment on retrouve le lyrisme d’antan, le Parlement actuel n’a rien à envier à l’espace public d’avant 1789. Pour sa survie politique et juridique, l’existence des groupes parlementaires antagonistes (la majorité et del’ opposition) s’est imposée.

Pour parfaire cette division politique, la discipline de vote intervient lorsque la survie politique du gouvernement en dépend. Cette opposition est instituée dès le début de la législative alors que, sous l’ancienne conception de l’espace public les oppositions ou les contradictions se révélaient progressivement, au fur et à mesure que les débateurs avançaient leurs arguments. Cela se ressentait et s’accentuait dans le déroulement du débat lui-même et s’amplifiait au moment de la délibération, c’est-à-dire de la prise de décision. Dans le Parlement actuel, les jeux sont faits dès le début de la législature. Les députés entrent en scène bien avant même l’ouverture de la séance, leurs opinions sont préalablement connues et leur prise de parole confirme ce manichéisme institutionnel.

Au-delà de ce positionnement idéologique et politique, la volonté du chef de l’Etat s’impose toujours. Par l’intermédiaire de son gouvernement, il met fin à ces échanges. La discipline du vote intervient uniquement pour biaiser le débat et faire triompher la volonté du Président de la République. Cette volonté devient alors celle de sa majorité à l’Assemblée nationale. Le phénomène majoritaire tel qu’il est pratiqué, fausse et dénature le débat. Il donne à la délibération un caractère partisan. Il y a donc ici, tout au long de la discussion «  l’illusion de la transparence ». Cela rend difficile la recherche du consensus, même lorsque les enjeux se prêtent à une telle issue. Dans ce système où la parole et l’action sont contrôlées par le pouvoir, le débat politique est un faux-semblant.

Ce contrôle se fait par l’adoption des règles de droit qui régissent cet espace public. Elles organisent aussi bien les rapports internes à cet espace que son fonctionnement, et déterminent les conditions d’éligibilité de la représentation nationale. Par ce droit positif, ce corps d’élus est habilité à discourir et à parler, dans cet espace public, au nom du peuple. Cependant, en donnant la parole à l’opposition, le pouvoir montre qu’il contrôle l’espace public. Par cet acte politique, le système sauve les apparences démocratiques. Et pourtant, le droit à la parole reste dépendant du pouvoir exécutif. Certes la parole se distingue du parler. L’influence du gouvernement est donc réelle sur le travail du Parlement. Il fixe l’ordre du jour des assemblées (Assemblée nationale et Sénat).

En guise de conclusion, l’espace public est, dans sa forme parlementaire, dominé par les partisans du chef de l’Etat. Avec sa mojorité, il contrôle aussi bien le débat que le travail des élus de la nation. Dans l’affirmation de son pouvoir, il peut selon les circonstances, utiliser l’article 49 al.3 de la constitution. Sous cette tutelle, il n’y a plus de liberté d’expression et les débats sont, en réalité, clos.

Quelques références :

ARENDT Hannah, Condition de l’homme moderne, Ed. Plon, coll. Agora, Paris 1994 ;

La vie de l’esprit, Ed. du seuil, Paris 1978

ARNAUD André-Jean, Critique de la raison juridique : Où va la sociologie du droit, tome 1, Ed. L.G.D.J, Paris 1981

MAIRET Gérard, Discours d’Europe, Ed. La découverte, coll. Algama, Paris 1989

Max WEBER, Economie et société, Ed. Plon, Paris 1971

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